« Nous n'aurons pas été remplacés. Nous nous serons absentés. »
Invité du 18h sur Notélé pour parler de Ce que l'IA fait de nous, j'ai eu douze minutes pour dire l'essentiel. Voici ce que j'y ai défendu, développé ici avec le temps que le direct ne laisse jamais.
L'entretien complet est disponible en accès libre sur le site de la chaîne régionale.
La première question du journaliste était la bonne : je ne suis ni informaticien, ni technophile de la première heure. J'ai passé des années dans les ressources humaines et le management, c'est-à-dire à observer comment un être humain fonctionne, comment il décide, et ce qu'il traverse quand son environnement change. En 2026, la réponse à cette dernière question porte un nom, et elle s'est installée dans la vie professionnelle comme dans la vie privée sans demander l'autorisation.
La question du remplacement en cache trois autres
Le livre s'ouvre sur la phrase que tout le monde prononce : « Est-ce que je vais être remplacé par l'IA ? » C'est une mauvaise question, non parce qu'elle serait illégitime, mais parce qu'elle en agrège trois qui n'appellent pas les mêmes réponses.
- La peur économique. Vais-je encore pouvoir gagner ma vie, alors qu'une machine rédige mes courriels et exécute une partie de mon travail ?
- La peur identitaire. Vais-je conserver mon identité professionnelle, ce que je réponds quand on me demande ce que je fais ?
- La peur existentielle. Vais-je continuer à exister comme individu, face à un système capable de faire presque aussi bien que moi, sur presque tout ?
Ces trois peurs se traitent séparément. La première relève de l'économie et de la formation. La deuxième relève du récit qu'une organisation tient à ses équipes. La troisième ne relève d'aucune direction des ressources humaines, et c'est pourtant elle qui empêche les gens de dormir.
L'exergue du livre, et ce qu'il annonce
Le mouvement ne commence jamais par une décision brutale. Vous demandez de l'aide pour un courriel, vous gagnez du temps. Vous demandez des idées pour organiser vos vacances, vous en trouvez de meilleures. Chaque geste est raisonnable, chacun rend service.
Ce qui change, c'est la nature de ce que vous transférez. Vous commencez par confier des tâches. Vous finissez par confier des compétences qui vous appartiennent en propre : formuler, arbitrer, peser, choisir. Personne ne signe jamais ce transfert. Il s'accumule.
La question à garder en tête est donc l'inverse de celle qu'on entend partout. Non pas « qu'est-ce que la machine sait faire », mais qu'est-ce qu'il est essentiel de garder pour nous.
La responsabilité ne se délègue pas
Sur le plateau, j'ai pris l'exemple le plus banal qui soit. Un courriel rédigé par une machine et envoyé depuis votre adresse : qui en répond ? Vous, évidemment. La machine n'a ni employeur, ni contrat, ni réputation à défendre.
Le même raisonnement, transposé aux systèmes autonomes, devient nettement moins confortable. Le jour où une voiture sans conducteur provoque un accident, il faudra désigner un responsable, et cette désignation ne sera pas technique. Elle sera juridique, morale et politique.
C'est exactement le sujet que je travaille avec les comités de direction. Une décision assistée reste une décision signée. Une organisation qui laisse l'outil porter la responsabilité a déjà cédé quelque chose de bien plus important que quelques heures de travail.
Ce que l'IA fait de nous est un essai sur ce déplacement : ce que nos usages font à notre discernement, à notre décision et à notre courage. L'extrait des premières pages est en accès libre.
Lire l'extrait sur cequeliafaitdenous.com · Version brochée · Version numérique
Le trou d'air des juniors
Le journaliste a posé la question qui fâche : dans les grandes organisations, les décisions se prennent en haut. Les jeunes diplômés, y compris les ingénieurs, occupent des postes où l'on décide peu. Ce sont précisément ceux que l'IA absorbe le mieux.
Ils ont raison d'avoir peur. Il existe aujourd'hui une véritable fronde des nouvelles générations sur ce sujet, et elle repose sur une observation exacte : les postes d'entrée se referment.
Le problème est mécanique et il concerne l'employeur autant que le candidat. Les juniors d'aujourd'hui sont les seniors de demain. Une organisation qui cesse de recruter des débutants au motif que la machine fait leur travail supprime sa propre fabrique d'expertise. L'économie apparaît cette année, la facture arrive cinq ans plus tard, majorée.
La réponse ne consiste pas à protéger des postes devenus artificiels. Elle consiste à concevoir des parcours où le junior apprend le métier avec l'outil, sur des tâches qui l'obligent encore à comprendre ce qu'il produit. C'est un travail de conception pédagogique, pas un débat philosophique. J'ai développé ce point dans deux articles : la carte des métiers en recul et en création et la stratégie de repositionnement qui tient.
Pourquoi ce livre n'est pas en librairie
Dernière question, presque un piège, et bonne joueuse : un essai sur l'IA vendu en impression à la demande, n'est-ce pas la technologie qui remplace l'humain ?
Le choix est assumé. L'impression à la demande permet de porter une réflexion au moment où elle est utile, sans attendre dix-huit mois de calendrier éditorial, et de la diffuser au plus grand nombre sans stock ni pilon. La technologie ne remplace personne ici. Elle raccourcit la distance entre une idée et son lecteur.
C'est d'ailleurs le fond de ma position, et elle est optimiste sous condition. L'outil n'est ni bon ni mauvais. Tout se joue dans ce que nous acceptons de lui confier, et dans ce que nous décidons de garder.
Aurélien Mizeret est coach, formateur et architecte de la complexité pour dirigeants et organisations. Installé à Tournai, il accompagne des comités de direction sur la gouvernance de l'IA. Il est l'auteur de Ce que l'IA fait de nous.
Ce qui se dit en douze minutes de plateau se travaille en quelques heures de comité
Interventions en comité de direction, conférences et programmes de formation sur l'impact réel de l'IA sur la décision, l'organisation et les métiers.
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