Ceux qui décident, entretien

« « Nous n’avons pas encadré l’usage assez vite » : dans cette organisation, l’IA a pris de vitesse sa propre gouvernance »

7 min de lecture, Publié le 22 août 2026

Portrait de Anne

Anne

Vice-présidente

Services-conseils, Canada, Moins de 250 personnes

Le baromètre

Maturité
7
Usage quotidien
Plus de 75 %
Frein principal
Gouvernance
Cadre d'usage
Oui, diffusé et connu
Portage
Personne clairement
Budget
Stable
Projet arrêté
Non
Emploi
Créations nettes

Plus de trois collaborateurs sur quatre utilisent l’IA tous les jours. Le cadre d’usage existe, il est diffusé, il est connu. Le portage du sujet au plus haut niveau, en revanche, n’est pas encore confié à une fonction dédiée. Anne, vice-présidente d’un cabinet de services-conseils canadien, décrit avec une franchise rare le décalage qui s’installe dans la plupart des organisations : la pratique va toujours plus vite que les règles.

Il existe une catégorie d’organisations dont on parle peu parce qu’elle ne correspond à aucun récit disponible. Ce ne sont ni les retardataires que l’on montre du doigt, ni les pionnières que l’on met en couverture. Ce sont celles où l’adoption a déjà eu lieu, massivement, portée par les usages plutôt que par une décision centrale. C’est le cas d’un cabinet de services-conseils canadien de moins de 250 personnes. Sa vice-présidente, Anne, situe la maturité de la maison à 7 sur 10, estime que plus de 75 % des collaborateurs recourent à l’IA quotidiennement, confirme l’existence d’un cadre d’usage écrit, diffusé et connu, et précise que le portage du sujet au plus haut niveau n’est encore attribué à aucune fonction en particulier.

Cette combinaison n’a rien d’une contradiction. Elle décrit très exactement l’état majoritaire des organisations en 2026, celui que les rapports de cabinet peinent à faire tenir dans leurs matrices de maturité. L’usage s’est installé par capillarité, poste par poste, en s’appuyant sur des outils accessibles à tous. La règle, elle, est arrivée après. Le pilotage, lui, reste à formaliser.

Comment une organisation atteint-elle 75 % d’usage quotidien sans plan de déploiement ?

La réponse tient à la nature même de la technologie. Un progiciel de gestion intégré exige un budget, un comité, un calendrier, un sponsor exécutif. Une assistance conversationnelle n’exige rien de tout cela. Elle s’installe dans le navigateur d’un chargé de projet un mardi après-midi, elle lui fait gagner quarante minutes sur une note de cadrage, il en parle à sa collègue le lendemain. Six mois plus tard, les trois quarts de l’effectif l’utilisent sans qu’aucune décision d’entreprise n’ait jamais été prise.

Ce mécanisme explique aussi pourquoi le frein numéro un identifié par Anne n’est ni le budget, ni la technique, ni la compétence, mais la gouvernance. Le problème d’une organisation à 75 % d’usage n’est plus de convaincre. Il est de savoir ce qui se passe réellement dans les usages, avec quelles données, selon quels critères de qualité, et sous la responsabilité de qui. La question du « qui décide » ne se pose jamais tant que rien ne dérape. Elle se pose brutalement le jour où quelque chose dérape.

Le budget prévu pour les douze prochains mois restera stable, et aucun projet engagé n’a été arrêté. Ces deux réponses disent quelque chose d’important : la difficulté ne se situe pas dans l’investissement ni dans l’échec des projets. Elle se situe dans la couche invisible, celle qui ne coûte presque rien en licences et beaucoup en attention de direction.

« De n’avoir pas encadré l’utilisation assez rapidement. Plusieurs personnes ont pris l’initiative d’intégrer l’IA dans leur pratique sans que cela s’inscrive dans un cadre éthique. »

Anne, sur ce qu’elle regrette de ne pas avoir fait plus tôt

« De n’avoir pas encadré l’utilisation assez rapidement. Plusieurs personnes ont pris l’initiative d’intégrer l’IA dans leur pratique sans que cela s’inscrive dans un cadre éthique. »

Que coûte réellement un cadre d’usage arrivé trop tard ?

La formulation mérite d’être lue deux fois. Anne ne décrit pas des collaborateurs négligents ni des usages malveillants. Elle décrit des professionnels qui ont pris une initiative, ce qui est en principe la qualité que toute organisation cherche à encourager. Le coût ne vient pas de l’initiative. Il vient du décalage entre le moment où l’initiative se prend et le moment où l’organisation dit ce qu’elle en pense.

Ce décalage a un prix concret, rarement chiffré. Pendant cette fenêtre, des pratiques se sédimentent. Des habitudes de travail se forment, des documents circulent, des données transitent, des façons de faire deviennent des réflexes. Lorsque le cadre finit par arriver, il ne rencontre plus une page blanche, il rencontre des usages déjà constitués. Il n’ordonne plus, il corrige. Une règle qui corrige est toujours reçue comme une sanction déguisée, alors que la même règle, énoncée six mois plus tôt, aurait été reçue comme une clarification bienvenue.

La question éthique se joue précisément là. Elle ne surgit pas au moment où l’on fixe des interdits, elle surgit au moment où l’on choisit le rythme. Encadrer tôt, c’est offrir un repère. Encadrer tard, c’est demander à des gens de bonne foi de défaire ce qu’ils ont construit seuls, faute de repère. Pour une direction, l’enseignement est direct : le bon moment pour écrire un cadre d’usage n’est pas celui où l’on maîtrise le sujet, c’est celui où les premiers usages apparaissent. Un cadre imparfait publié tôt vaut mieux qu’un cadre irréprochable publié après la bataille.

Comment fait-on de l’IA une compétence collective plutôt qu’un réflexe individuel ?

C’est sur ce point que le conseil d’Anne s’écarte le plus nettement des recommandations habituelles. Interrogée sur ce qu’elle dirait à un homologue qui démarre la semaine prochaine, elle ne parle ni de feuille de route, ni de choix d’outil, ni de cas d’usage prioritaires.

« L’IA gagne à être apprivoisée ensemble. En invitant les employés à contribuer à la réflexion sur son utilisation et les balises éthiques qui l’encadrent, on crée un climat où les bonnes pratiques émergent naturellement plutôt que d’être perçues comme des contraintes. »

Anne

« L’IA gagne à être apprivoisée ensemble. En invitant les employés à contribuer à la réflexion sur son utilisation et les balises éthiques qui l’encadrent, on crée un climat où les bonnes pratiques émergent naturellement plutôt que d’être perçues comme des contraintes. »

Le verbe « apprivoiser » n’est pas un ornement. Il suppose de la durée, de la réciprocité, une part d’inconnu acceptée des deux côtés. Il suppose surtout que l’on ne peut pas apprivoiser à la place de quelqu’un d’autre. Une direction qui rédige seule les balises éthiques de son organisation produit un document juste et inerte. Une direction qui fait rédiger ces balises par ceux qui utilisent l’outil produit un document parfois moins élégant, souvent moins complet, et infiniment plus respecté, pour une raison élémentaire : ceux qui doivent l’appliquer ont participé à sa formulation.

Le dispositif proposé tient en une phrase et se met en place sans budget : prévoir des moments d’échange entre collègues pour partager bons coups, trouvailles, hésitations, préoccupations. La liste mérite attention, car elle est symétrique. Deux termes positifs, deux termes négatifs. La plupart des organisations n’organisent que la première moitié. Elles créent des canaux où l’on partage les réussites, les prompts efficaces, les gains de temps spectaculaires, ce qui produit une pression de conformité et un silence total sur ce qui inquiète. Faire une place explicite aux hésitations et aux préoccupations est la condition pour que ces échanges donnent une image fidèle des usages plutôt qu’une vitrine.

La finalité est nommée sans ambiguïté : faire passer l’IA « d’un outil utilisé individuellement à une compétence collective qui enrichit l’ensemble de l’organisation ». La distinction est structurante. Une compétence individuelle repart avec la personne le jour où elle quitte l’entreprise. Une compétence collective reste, se transmet, s’améliore. Ce que décrit Anne ressemble moins à un plan de déploiement qu’à un dispositif d’apprentissage organisationnel, où la conversation régulière fait le travail que ni la formation descendante ni la note de service ne parviennent à faire.

La question sans réponse : que devient la créativité quand la machine propose en premier ?

Chaque entretien de Ceux qui décident comporte une question sur ce qui reste sans réponse satisfaisante. Anne désigne l’impact à long terme sur le cerveau et sur notre capacité de créativité. Venant d’une professionnelle de la planification stratégique et de la gestion du changement, certifiée Lean Six Sigma, donc formée à mesurer, l’aveu est notable : le sujet qui l’occupe le plus est celui pour lequel aucun indicateur fiable n’existe encore.

La préoccupation est fondée. La recherche en sciences cognitives documente depuis longtemps l’effet de délestage : lorsqu’une fonction est prise en charge par un dispositif externe, l’effort correspondant cesse d’être fourni, et la capacité associée s’affaiblit. Le phénomène est bien établi pour la mémoire spatiale depuis la généralisation des systèmes de navigation. Rien n’indique que la production d’idées y échappe. Or la créativité professionnelle naît largement de l’inconfort : la page blanche, l’hésitation entre deux angles, la mauvaise idée qu’il faut traverser pour atteindre la bonne. Une assistance qui supprime ce moment d’inconfort supprime en même temps le mécanisme qui produit l’originalité.

Aucune direction ne dispose aujourd’hui d’une mesure de cet effet à cinq ans. Ce vide n’autorise pas l’insouciance. Il invite à protéger délibérément des espaces où l’on pense sans assistance, non par nostalgie, mais parce qu’une organisation dont toutes les propositions passent par le même filtre statistique finira par produire les mêmes idées que ses concurrents, avec la même formulation, au même moment.

Ce que cet entretien apprend aux autres directions

Dernier signal, et il est encourageant : sur l’emploi à dix-huit mois, la position annoncée est celle de créations nettes. Une organisation qui a laissé l’usage se répandre, qui reconnaît son retard de cadrage et qui investit dans la délibération collective ne prévoit pas de réduire ses effectifs. Elle prévoit d’en ajouter. Le lien n’est pas anecdotique : les organisations qui traitent l’IA comme un outil de substitution planifient des suppressions, celles qui la traitent comme une compétence collective planifient des recrutements.

Ce que cet entretien met en évidence dépasse le cas d’un cabinet canadien de moins de 250 personnes. Il décrit la situation dans laquelle se trouvent aujourd’hui la plupart des organisations : une adoption déjà accomplie par le bas, une gouvernance encore à construire par le haut, et un intervalle entre les deux où se joue la confiance. La bonne nouvelle tient dans la réponse d’Anne : cet intervalle ne se referme pas à coups de procédures, il se referme en parlant, ensemble, de ce que l’on fait vraiment.

Quand l’usage a pris de l’avance sur la décision, la première étape est de réaligner la direction sur ce qui se pratique déjà. Découvrir la journée

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